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Votre expérience, CR et votre vécu à Antibes...




Philippe BILLARD
- 6 jours TAPIS - 2011



[6 jours d'Antibes sur tapis] I have a dream...

Énormément de choses à raconter sur ces 6 jours d'Antibes un peu spéciaux. Cette année nous avions décidé avec Mica de le courir sans bouger, sur des tapis de course Proform milieu de gamme, des PF 900. Le jour de notre arrivée, J-2, seuls les tapis d'entraînement sont arrivés. Nous en attendons 4 autres, qui ne seront livrés que 24 h après le départ. Le protocole nous commandait de changer de tapis toutes les deux heures, cet imprévu décidera pour nous : nous garderons chacun le même tapis pendant les 6 jours. Advienne que pourra... Nous avons confiance dans le matériel. Plus que le fabricant lui-même !

billard-tapisJe ne vais rien détailler ici, pas encore. J'écrirai plus précisément plus tard. Juste une vue aérienne générale de ce qu'il s'est passé pour moi. J'omets volontairement la super assistance dont nous avons bénéficié. J'omets aussi de détailler la partie scientifique de ces 6 jours, avec étude sur le sommeil et étude sur l'oxygénation. Je ne parlerai pas non plus de la présence des partenaires, clinique du sommeil d'Albi, laboratoire Holiste, qui en 6 jours sont devenus des membres de ma famille.

Enfin, je ne parlerai pas de Mica, que je connais et estime comme un frère, et qui m'a montré pendant 144 heures qu'on pouvait à la fois réaliser une performance monstrueuse et rester classe, élégant et véloce jusqu'au bout. 815 km, c'est un exploit majeur dans notre discipline. J'espère qu'il sera reconnu à sa juste valeur. Sinon c'est pas grave, nous frapperons à nouveau. Là où on ne nous attend pas.

Pour moi, donc, 556,8 km. Une marque qui a un sens puisque j'avais réalisé ici-même, à Antibes en 2008, 556 km... sans entrainement. Cette année, je suis prêt, prêt, plus que prêt, sur un engin que j'adore, le tapis, et dont je suis sûr qu'il va me mener loin. Pour moi, tout sera facile : pas de virage, 15% d'amorti, pas de changement de surface, une bande de roulement parfaitement plane, des ventilateurs, une équipe du tonnerre. Je ne me vois pas à moins de 700 km...

Les premières 24 heures, je retiens les chevaux. Je me sens bien. Je gère bien le sommeil. C'est raisonnablement difficile. Je suis détendu. 150 km comme dans du beurre. Tout va bien. Mais je sens déjà que je n'ai pas la même facilité que sur circuit. Je pense valoir aux environs de 210 km sur 24 h... Ce jour là, sur mon tapis, j'aurais péniblement atteint les 180...

Jour 2, 100 km. J'ai volontairement décidé de m'accorder un jour facile. Mais je me rends compte qu'il n'est pas si facile que cela et je réalise un kilométrage trop faible qui compromet déjà les 800, et pose un gros doute sur les 700. Mon genou gauche couine. Ligament ou tendon interne, je ne sais pas. Douleur lancinante, continue, ça frotte contre l'os. Aïe. Je ne doute pas un instant de ma capacité à continuer. Je gère, je manipule la douleur, je l'observe, la dissèque pour la comprendre. Malgré tout, j'ai de longs moments de bonheur. En gros, tout va bien. Et d'ailleurs tout ira bien jusqu'au bout.

billard-2Les troisième et quatrième jours, 75 km a peine. Je dors peu, marche et cours, tente de circonscrire une douleur de plus en plus vive. J'ai du mal. Je sais simplement que le noeud du problème n'est pas physique mais lié à mon mental. Un truc accroche quelque part et se manifeste par ces quelques cm cubes de mon anatomie qui refusent de s'harmoniser avec le reste.

Le cinquième jour, mon mental, disons-le comme ça, prend le dessus. 85 km, je suis satisfait. Je me sens bien et fort. J'ai une impression de libération à peine entamée par ma douleur, qui me laisse des moments de bien être de plus en plus long. Les 700 km sont hors d'atteinte, mais je me sens prêt à déployer mes ailes et finir en souplesse avec 120 km le dernier jour. En fin de journée, alors que ma douleur initiale semble maîtrisée, je ressens une violente décharge dans la même zone. Il y a peu de doute sur l'origine de la douleur : certainement le ménisque. Je suis mon chemin de croix depuis le 2e jour, j'arrive à tenir, je trouve des solutions, je m'adapte en permanence, je vais y arriver là aussi.

À l'aube du 6e jour, il me reste 115 km à courir. Je n'ai pas mal aux cuisses, pas une ampoule, je ne suis pas fatigué, Jean-Pierre Guyomarc'h et son fils Gaétan sont là pour me piloter. Je suis une machine de guerre.

Je parcours les 15 km qui me séparent des 500 avec une ou deux décharges. C'est super douloureux, je les redoute, mais je tente de me concentrer. Respire. Souffle. Rentre en harmonie. Concentre-toi sur la rectitude de ta foulée. Tout va bien se passer...

Jean-Pierre m'a donné pour mission de courir 3 h à 7 km/h. Ça se passe plutôt bien. Je suis confiant dans son plan de marche, je m'accroche. Je suis content de rentrer dans ce dernier défi. Je ne focalise pas sur mon genou, j'essaie d'avancer. Juste avancer.

Vers 515 km, il est environ 23 h, je m'accorde un moment de marche. Je sens un instant mon articulation flotter et immédiatement une autre décharge me tire un cri de douleur et m'immobilise. J'en ai marre, je me sens glisser doucement vers l'abandon, mu par le besoin de rester digne, mais je me ressaisis. Je dois trouver une solution.

Je n'ai plus envie de me fixer d'objectif. J'ai ouvert de nombreuses portes, toutes plus douloureuses les unes que les autres. Il faut que je raisonne calmement. 1/ Le constat : une barre en fusion me traverse le ménisque interne gauche en permanence. 2/ je veux terminer la course avec Mica et dans la fête ; ne surtout pas perdre mon sourire, ni mon humour. 3/ il faut que je prenne une décision : arrêter définitivement, tenter de repartir tout de suite, reposer l'articulation et repartir prudemment.

Je choisis la solution intermédiaire, celle qui ôte la pression du résultat. Je n'ai pas envie d'offrir une image de souffrance, je veux rester propre et digne. Au pieu !

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5 ou 6 heures plus tard, je me lève, décidé à repartir, et à marcher. J'essaierai de courir, mais la sensation de flottement du ménisque me rappelle des souvenirs désagréables. Je ne suis pas programmé pour aller chercher la douleur aussi loin. Ça viendra, mais pour l'instant, je me contente d'être fier de moi, de ce que j'ai déjà réalisé.

Et voici 70 km le dernier jour. Rien de bien affolant du point de vue du kilométrage, mais déjà dans l'après : modifier mon entrainement, travailler mon approche mentale, me remettre en ordre de marche dès lundi avec une remontée en charge progressive.

Les conclusions, je les garde pour moi, pour l'instant. Même si je ressens une certaine frustration à sentir que mon corps aurait pu faire 100, 150 km de plus, j'ai parfaitement intégré le kilométrage réel. 556 km, pas un de plus. Les pistes de progression sont énormes, il faut que je dompte le tapis, ou plutôt que je le comprenne, intimement. Il m'a imposé sa cadence, il a absorbé ma foulée, m'a empêché de la déployer. A moi maintenant de continuer sur ma lancée. Toutes les observations réalisées pendant ces 6 jours vont me permettre d'analyser, de m'adapter, et de revenir plus fort sur la phase 2 de notre projet.

Ce soir j'ai le sourire, je suis plus motivé que jamais pour repartir à la recherche de nouveaux mondes. Avec Mica, nous avons ouvert une voie. En toute immodestie, nous l'avons fait à la façon des pionniers de l'alpinisme. Nouvelle surface de course, nouvelles pistes scientifiques sur l'effort long, nouveaux défis. Demain, nous imaginons des courses de masse sur cette surface, des formats innovants d'épreuves, qui viendront offrir un beau terrain de jeu aux coureurs de toutes provenances. En plus des autres.

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